Penser sur papier: un crayon à la main

À l’heure où l’accélération du numérique et l’intelligence artificielle redéfinissent notre quotidien, nous assistons à une dématérialisation massive de tous nos supports de travail. Pourtant, une approche ancestrale reste indétrônable : le papier- crayon. Penser sur papier n’est pas une nostalgie du passé, c’est une stratégie cognitive qui permet de ralentir, de mieux filtrer l’information et de favoriser une mémorisation durable.

Depuis plus de 40 ans, le psychologue britannique Tony Buzan, à l’origine du Mind Mapping,  avait mis en lumière l’importance des carnets de notes chez les plus grands génies de l’histoire, à l’instar de Léonard de Vinci, Marie Curie ou Victor Hugo.

Ce que disent les sciences cognitives

Le geste d’écrire et de dessiner possède une force que le clavier ne peut égaler, et les chercheurs en sciences cognitives l’expliquent. Selon la théorie de l’esprit étendue portée par Annie Murphy Paul, l’utilisation d’un support physique permet d’alléger considérablement notre charge cognitive en projetant nos pensées hors de notre cerveau. De plus, la théorie du double codage démontre que l’association du texte et du visuel renforce la mémorisation de manière significative. Ce besoin de matérialité, lié au geste précis de la main, crée un engagement cognitif bien plus élevé que la simple frappe numérique. 

Retrouvez l’essentiel des avantages de penser sur papier dans la vidéo ci-dessous

Ne pas tourner le dos à la technologie

Il ne s’agit pas pour autant de tourner le dos à la technologie. L’intelligence artificielle par exemple peut devenir un partenaire utile pour nos notes manuscrites. Aujourd’hui, l’IA est capable de lire et de numériser avec une grande précision ce que nous écrivons et dessinons à la main, créant ainsi un pont entre le monde physique et le digital. Elle peut également nous offrir des inspirations nouvelles pour enrichir notre prise de notes visuelles ou nous aider à accélérer certaines tâches, comme la synthèse de contenus longs, nous permettant ensuite de nous concentrer sur l’essentiel avec notre crayon.

C’est précisément pour maîtriser cet équilibre entre authenticité créative et puissance numérique que j’ai conçu l’atelier Draw&Prompt: utiliser visuellement l’IA. Plutôt que de choisir entre le papier et l’écran, cette formation courte vous apprend à tirer parti de la synergie entre le dessin à main levée et l’IA. Vous y découvrirez comment démultiplier l’impact de vos visuels et affiner votre propre style graphique grâce à l’aide stratégique de l’IA, sans jamais sacrifier votre capacité de réflexion profonde ni votre créativité.

 

Esprit étendu et extelligence en pensée visuelle

Sketchnote par Émilien Ponçon

“Les livres agissent même quand ils sont fermés ” Christian Bobin

L’esprit étendu est une théorie selon laquelle la pensée ne se déroule pas seulement dans notre tête mais souvent en couplage avec des supports externes facilement accessibles tels que papier et crayon, ardoises , bouliers, affichages, livres de référence, ordinateurs ou encore smartphones.
L’extelligence ,quant à elle, s’intéresse à l’influence sur la pensée de la culture partagée par un groupe et véhiculée par des contes, légendes, narrations.
Ces deux notions interpellent la pratique de la pensée visuelle qui cherche à matérialiser la pensée sous forme de supports visuels pour améliorer la pensée individuelle et collective.
Nous allons explorer ici l’esprit étendu, l’extelligence et leurs apports qui éclairent la pratique de la pensée visuelle.

Dans un document fondateur, The Extended Mind,  publié en 1998, le philosophe britannique (spécialisé dans la cognition) Andy Clark et le mathématicien et philosophe australien David J.Chalmers posent les bases de la théorie de l’esprit étendu.  Ils s’intéressent de près au rôle de l’environnement dans les  processus cognitifs et s’appuient sur la notion d’externalisme actif selon laquelle les données extérieures ont un rôle significatif dans les processus cognitifs de chacun.

Selon Clark et Chalmers, cette aptitude de notre esprit à s’étendre et à utiliser des supports extérieurs serait même une des raisons du succès évolutif de l’espèce humaine.

L’environnement immédiat et les objets qui nous entourent influencent donc notre manière de pensée. Des personnes souffrant d’amnésies graves peuvent par exemple maintenir une certaine autonomie grâce à des appareils électroniques qui leur font des rappels.

Autre exemple, si on vous demande de calculer une multiplication complexe, l’option de poser l’opération par écrit ou d’utiliser une calculette sera choisie par plus d’un. Car ainsi la tâche sera réalisée plus facilement.

De l’esprit étendu à l’extelligence

L’extelligence est un terme inventé par le mathématicien Ian Stewart et le biologiste Jack Cohen dans leur livre de 1997 intitulé Figments of Reality. Ils la définissent comme le capital culturel qui est à notre disposition sous la forme de médias externes comme par exemple, légendes, folklore, comptines, livres, cassettes vidéo, CD, etc.. Ils opposent l’extelligence à l’intelligence, c’est-à-dire aux connaissances et aux processus cognitifs du cerveau.

Le mathématicien Ian Stewart élargit plus tard la définition de l’extelligence, dans un ouvrage publié en 2005,  pour impliquer “la connaissance interactive et collective qui est partagée par une culture d’êtres intelligents et communicatifs”.

Implications pour la pensée visuelle

La pensée visuelle et les nombreuses méthodes qui y sont liées trouvent un appui de taille dans la théorie de l’esprit étendu et dans celle de l’extelligence. Il est le plus souvent admis auprès des praticiens de la pensée visuelle que faire appel à des supports visuels présents dans l’environnement immédiat favorise non seulement l’analyse, la compréhension mais aussi la mémorisation de ce qui est visualisé, tant sur le plan individuel que collectif.
Dans ce sens, la pratique de la facilitation graphique sert l’esprit étendu du groupe en créant un couplage entre les idées échangées et un support visuel stimulant la pensée collective.

Dans la pensée visuelle, la manipulation, l’usage de la main est aussi mis en œuvre pour favoriser la compréhension, notamment dans le parlé-dessiné, la schématisation, voire la prototypation rapide d’une idée, seul ou en groupe.
Manipuler pour mieux comprendre, pour mieux expliquer est d’ailleurs un des principes clés du constructionnisme proposé par le mathématicien et pédagogue Seymour Papert.
Papert parle de la construction “à la main” de modèles mentaux comme moyen de découverte et d’exploration permettant notamment à des enfants de mieux comprendre des notions abstraites.

Les travaux de Papert ont servi de base théorique pour construire la méthode innovante de résolution de problème proposée par Lego depuis le début des années 2000 et qui connaît un succès international depuis dans le monde de l’entreprise. Car dans l’univers Lego, penser c’est manipuler. Laisser traîner des Lego sur une table est comparable à y laisser traîner des idées, écrit le philosophe Tommaso Bertolotti dans son ouvrage Legosophie.

Créer des espaces qui favorisent la réussite collective

Tant la théorie de l’esprit étendu que la notion d’extelligence nous incitent à prendre conscience de l’importance de l’environnement immédiat, physique et culturel, pour façonner la pensée. Dans de nombreuses organisations, intégrer des méthodologies qui “parlent la pensée visuelle” comme le Design Thinking ou les méthodes agiles, s’accompagne d’une transformation de l’environnement physique de travail avec par exemple la mise en place d’affichages sur l’avancée des tâches ou l’habilitation de “murs d’expression” sur lesquels on peut dessiner, modéliser visuellement des situations complexes.

Les “tiers-lieux”, ces espaces de travail qui ne sont ni dans l’entreprise ni au domicile du salarié sont en train de se développer de manière spectaculaire en France et dans le reste de l’Europe. S’intéresser à l’esprit étendu et à l’extelligence pourrait contribuer à créer des espaces qui favorisent la coopération et l’innovation.

Georges Lucas, le réalisateur de films de science-fiction au succès planétaire, a créé depuis 1991 Edutopia, une fondation dédiée à l’innovation pédagogique à l’école élémentaire. On y  explore notamment l’importance de l’environnement immédiat de la classe pour favoriser la réussite des élèves. Là encore les notions d’esprit étendu et d’extelligence peuvent servir à penser des salles de classe qui favorisent la réussite des élèves.

La perspective de créer des environnements  qui, au-delà de favoriser la pensée visuelle, stimulent l’intelligence collective et la réussite, est passionnante et ouvre de nombreux horizons pour l’école, l’entreprise ou encore l’aménagement de tiers-lieux.

Sources:

Esprit étendu:

Clark, Andy, and David J. Chalmers. The Extended Mind (1998) traduction française disponible ici: https://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/1033/files/2014/02/traduction-clarkchalmers.pdf

Legosophie : Petite philosophie du Lego de Tommaso W. Bertolotti. PUF. 2019

Extelligence:

Stewart, Ian, and Jack Cohen. Figments of Reality: The Evolution of the Curious Mind. Cambridge UP, 1999.

Stewart, Ian. Heaven. Warner Books, 2005.

Des espaces qui favorisent la réussite

Edutopia: Why Learning Space Matters https://www.edutopia.org/blog/why-learning-space-matters-ramona-persaud